Des toiles d’araignée en pierre, posées sur un désert rouge. Curiosity vient de livrer des images rapprochées d’un terrain qui, vu d’orbite, ressemble à un immense réseau de fils sombres. Sauf que là, on est au ras du sol: des arêtes basses, 1 à 2 mètres de haut, qui se croisent sur des kilomètres, avec du sable coincé dans des creux. Les géologues appellent ça du “boxwork”.
Le détail qui compte, c’est ce que ces arêtes racontent: de l’eau, pas en rivière, mais sous terre. Et pas juste au “début” de l’histoire martienne. Les observations de Curiosity, sur les pentes de Mount Sharp dans le cratère Gale, suggèrent que des circulations d’eau souterraine ont duré plus longtemps que prévu. Résultat, la fenêtre de conditions habitables sur Mars se complique… et s’élargit peut-être.
Boxwork: des crêtes de 1 à 2 mètres
Pour visualiser le boxwork, imagine un carrelage cassé, mais en version géante. Les crêtes font environ 3 à 6 pieds, donc 1 à 2 mètres, et elles dessinent des mailles irrégulières. Entre elles, des couloirs sableux, comme des rigoles sèches. Curiosity explore ce secteur depuis environ six mois, en remontant Mount Sharp, la montagne stratifiée au cur de Gale.
Ce qui rend le coin fascinant, c’est l’échelle. Les réseaux s’étendent sur des miles, pas sur trois cailloux posés au hasard. Depuis l’orbite, on voyait surtout une texture globale, un motif sombre et clair. Au sol, la caméra Mastcam a pu produire une vue panoramique haute résolution, datée du 26 septembre 2025, qui met enfin des volumes sur ce motif.
Les scientifiques s’en servent comme d’un calendrier. Mount Sharp, c’est une pile de couches déposées à des époques différentes, quand le climat martien changeait. Plus Curiosity monte, plus il tombe sur des signes d’assèchement progressif, avec des retours d’humidité par épisodes. Le boxwork, lui, se situe “haut” dans cette pile, et ça n’est pas anodin.
Le truc, c’est que ce paysage n’est pas juste photogénique. Il sert de test grandeur nature pour des hypothèses construites à distance. Pendant des années, on a interprété des motifs depuis l’orbite, en se demandant si on ne se racontait pas une histoire un peu trop jolie. Là, Curiosity vient mettre le nez dedans, et ça permet de trier entre intuition et mécanisme réel.
Les fractures sombres vues d’orbite, confirmées au sol
Avant l’arrivée de Curiosity, un indice obsédait les équipes: des lignes sombres qui traversaient les “toiles”. En 2014, une idée a émergé: ce seraient des fractures centrales, des zones de cassure où l’eau souterraine aurait pu circuler, puis déposer des minéraux. Sur une image orbitale, tu vois une ligne noire et tu proposes une explication. Sauf que tu peux te tromper.
Curiosity a fait ce qu’on attend d’un rover: aller vérifier. En observant les crêtes de près, la mission a conclu que ces lignes sombres correspondent bien à des fractures. Dit autrement, l’ossature du réseau n’est pas un simple jeu d’ombres ou de poussière. C’est une structure cassée, recollée, retravaillée, avec une histoire mécanique et chimique.
Pourquoi ça pèse lourd? Parce que des fractures, c’est un système de plomberie naturel. Dans une roche, une fissure peut devenir un conduit. Si de l’eau passe, elle dissout, elle transporte, puis elle précipite des minéraux quand les conditions changent. Ces minéraux peuvent cimenter la zone, la rendre plus résistante que le voisinage. Et sur Mars, le voisinage, c’est souvent le vent qui finit le boulot.
Ce scénario colle avec la géométrie: des zones renforcées deviennent des crêtes, les zones moins cimentées se creusent et se transforment en creux sableux. Mais il y a un piège: ce modèle demande une eau souterraine active, pas juste un épisode bref. Et comme on est sur les pentes de Mount Sharp, l’emplacement suggère que la nappe a pu rester “haute” et alimentée plus tard qu’on l’imaginait.
Nodules “granuleux”: l’empreinte classique d’une nappe
Curiosity a aussi repéré des textures bosselées, des nodules. La mission les décrit comme un signe évident de circulation d’eau souterraine, déjà observé à plusieurs reprises par Curiosity et d’autres missions sur Mars. Sur certaines images, on parle de nodules de la taille d’un petit pois. Ce n’est pas spectaculaire comme un canyon, mais en géologie, ces petits détails font souvent la loi.
Le point surprenant, c’est leur emplacement. On aurait pu s’attendre à les voir collés aux fractures centrales, là où l’eau aurait suinté. Sauf que non: les nodules apparaissent le long des parois des crêtes et dans les creux entre elles. Ça oblige à nuancer le schéma “simple” fracture = dépôt = tout le reste suit. Il y a eu des gradients, des chemins préférentiels, peut-être des phases différentes.
Quand tu as des nodules, tu penses à des minéraux déposés quand l’eau se retire, quand ça sèche, quand la chimie change. Sur Terre, des structures comparables peuvent se former dans des environnements où l’eau circule dans des pores, puis précipite localement. Sur Mars, sans faire de copier-coller terrestre, l’idée générale reste: de l’eau a été là assez longtemps pour laisser une signature minérale durable.
Et c’est là que la prudence s’impose. Oui, nodules et boxwork pointent vers de l’eau souterraine. Mais “eau” ne veut pas dire “lac bleu avec des poissons”. On parle de circulations, de suintements, de nappes, peut-être intermittentes. Le signal est fort pour l’hydrologie passée, mais ça ne transforme pas automatiquement le coin en paradis microbiologique. Ça élargit surtout la période où ça aurait pu être jouable.
Pourquoi ça décale la chronologie de l’eau sur Mars
Le cur de l’info, c’est le timing. Les crêtes en boxwork suggèrent que l’eau souterraine a circulé plus tard dans l’histoire martienne que prévu. Sur Mars, la grande narration, c’est “au début, humide; ensuite, sec et froid”. Curiosity ne renverse pas la table, mais il ajoute des chapitres: des épisodes humides qui reviennent, et une nappe qui ne disparaît pas d’un coup.
Mount Sharp est précieux pour ça, parce que ses couches sont une archive. Chaque étage raconte un climat différent. Les équipes expliquent que plus on monte, plus on voit des signes d’eau qui se raréfie, avec quelques retours de rivières et de lacs. Si le boxwork se trouve si haut, ça implique une nappe phréatique qui a pu rester élevée. Une scientifique de la mission, Tina Seeger (Rice University), le dit clairement: voir du boxwork si haut suggère une table d’eau assez haute, et donc une durée potentielle plus longue.
Concrètement, ça change la façon de poser la question “habitabilité”. Les microbes, s’il y en a eu, n’avaient pas forcément besoin d’un grand lac permanent. Une eau souterraine, protégée du rayonnement, avec des minéraux, peut offrir des niches. Le boxwork ne prouve rien sur la vie, mais il rend le décor plus crédible sur la durée. Et en science planétaire, la durée, c’est souvent le nerf de la guerre.
Mais soyons honnêtes: plus tu rallonges la chronologie, plus tu compliques le puzzle. Si l’eau a persisté plus tard, pourquoi Mars a quand même fini en désert glacé? Qu’est-ce qui a cassé la machine: l’atmosphère, le champ magnétique, la perte de chaleur interne? Curiosity ne répond pas à tout, il donne des contraintes. Et ces contraintes forcent les modèles climatiques à arrêter de tricher avec des transitions trop nettes.
Ce que Curiosity cherche là-bas, et ce qu’il va laisser derrière
Curiosity ne fait pas que des photos. La mission a aussi mené des analyses sur des roches réduites en poudre lors de sa quatrième campagne d’échantillonnage récente, en utilisant une méthode de “wet chemistry”. L’idée est d’employer des réactifs chimiques pour aider à détecter des molécules organiques, des composés à base de carbone liés au vivant. Ce n’est pas une preuve de biologie, c’est une chasse aux signatures possibles.
Dans ce contexte, le boxwork est un terrain de choix. Si de l’eau a circulé dans des fractures, elle a pu concentrer certains minéraux, piéger des composés, ou au contraire les dégrader. Les crêtes et les creux offrent aussi des micro-environnements différents: exposition au vent, abrasion, dépôt de sable. Pour une équipe scientifique, c’est presque un laboratoire naturel à ciel ouvert, avec des “contrôles” géologiques à quelques mètres.
Il y a aussi une contrainte très terre-à-terre: le planning. Curiosity est censé quitter cette zone de boxwork vers mars, en continuant son ascension de Mount Sharp. Ça veut dire que la fenêtre d’observation n’est pas infinie. Les équipes doivent choisir: cartographier plus large, ou analyser plus fin. Et chaque arrêt coûte du temps, de l’énergie, et parfois des risques sur le terrain.
La nuance, c’est que Curiosity n’est pas un robot magicien. Il ne ramène pas d’échantillons sur Terre, il fait avec son arsenal embarqué et ses limites. Les images du 26 septembre 2025 donnent une lecture du relief, les fractures et les nodules renforcent l’histoire de l’eau souterraine, et la chimie cherche des indices organiques. Après, tu retombes sur la réalité martienne: beaucoup de signaux sont ambigus, et la planète adore brouiller les pistes avec l’érosion et le temps.
À retenir
- Curiosity observe de près un réseau de crêtes en boxwork sur Mount Sharp, dans Gale.
- Les lignes sombres vues d’orbite correspondent bien à des fractures, compatibles avec une circulation d’eau souterraine.
- Nodules et boxwork suggèrent une présence d’eau souterraine plus tardive que prévu, sans prouver la vie.
Questions fréquentes
C’est quoi exactement le “boxwork” observé par Curiosity ?
Ce sont des réseaux de petites crêtes rocheuses qui s’entrecroisent, hautes d’environ 1 à 2 mètres, avec des creux sableux entre elles. Leur forme en “toile” s’étend sur des kilomètres et s’explique par des fractures et des dépôts minéraux liés à une ancienne circulation d’eau souterraine.
Est-ce que ces “toiles” prouvent qu’il y avait de la vie sur Mars ?
Non. Elles indiquent surtout que de l’eau a circulé sous la surface et probablement plus tard dans l’histoire martienne qu’on ne le pensait. L’eau souterraine peut créer des environnements potentiellement favorables aux microbes, mais les images, fractures et nodules ne sont pas une preuve directe de vie.
Pourquoi les fractures sont importantes dans cette découverte ?
Parce qu’elles peuvent servir de conduits à l’eau souterraine. Curiosity a confirmé au sol que les lignes sombres vues d’orbite sont bien des fractures, ce qui renforce l’idée que des minéraux se sont concentrés dans ces zones, durcissant certaines parties devenues des crêtes, pendant que le vent creusait le reste.
À quoi servent les analyses chimiques menées par Curiosity dans cette zone ?
Curiosity utilise notamment une approche de “wet chemistry”, avec des réactifs, pour aider à détecter des molécules organiques dans des roches pulvérisées lors de ses campagnes d’échantillonnage. Le but est de chercher des signatures carbonées compatibles avec des processus biologiques ou géologiques.
Curiosity va rester longtemps sur ce terrain en boxwork ?
Non, la mission prévoit de quitter la zone vers mars pour poursuivre la montée de Mount Sharp. Ça impose un rythme : documenter le relief, vérifier les hypothèses sur les fractures et les nodules, puis continuer l’exploration des couches plus hautes, qui racontent d’autres phases du climat martien.
Sources
- Curiosity rover finds clues to Mars' watery past in rocky 'spiderwebs'
- Mars Curiosity Rover Observes Evidence Of Past Groundwater
- New data from NASA's Curiosity rover hints at history of water on Mars
- NASA's Curiosity Rover Sees Martian 'Spiderwebs' Up Close
- NASA's Curiosity Rover Sees Martian 'Spiderwebs' Up Close

